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Littérature française - Page 45

  • Rien ne t'appartient

    Le titre du dernier roman de Nathacha Appanah résonne comme une maxime : Rien ne t’appartient. On découvrira son origine au dernier tiers du récit. Comme dans Tropique de la violence, la journaliste et romancière mauricienne (installée en France depuis 1998) sait aborder, en oblique plutôt que de front, les situations et les sujets douloureux. Tara, l’héroïne, est un personnage à la dérive d’une intensité telle qu’on ne l’oubliera pas.

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    Fillette au Sri Lanka
    © Découvrez ici https://www.journaldutrek.com/portfolio-sri-lanka/ quelques photos du Sri Lanka.

    A la première personne, Tara observe d’abord une apparition : « Le garçon est ici. » Ici ou là, dans la rue, dans le fauteuil où elle lit le soir, il la surprend. « Quand le garçon est là, il y a un mur entre certains mots et moi, entre certains événements et moi, je tente désespérément de les atteindre mais c’est comme s’ils n’existaient plus. Quand le garçon est là, je deviens une femme qui balbutie […]. » 

    Tara tente de rassembler ses forces avant l’arrivée d’Eli qui va passer ce soir-là. Se doucher, se changer, ranger… Eli est le fils d’Emmanuel, son mari depuis quinze ans, mort depuis trois mois – « lui seul pouvait [la] maintenir debout, [la] garder intacte et préservée de [sa] vie d’avant, mais il n’existe plus ». Sans lui, elle a l’impression de perdre la tête, elle souffre de vertiges, elle n’y arrive plus. Quand Eli découvre avec effarement le bazar dans l’appartement et elle en sous-vêtements, Tara se sent comme un animal malade face à lui.

    Mais avec gentillesse, sans gêne, il l’aide à se rhabiller, regarde la cicatrice sur sa cuisse – « C’est papa qui t’a recousue. » Puis ouvre les fenêtres, « ramasse, jette, vide, range, balaie, lave, essuie », pendant qu’elle se repose sur le canapé. Quand elle rêve, elle est pieds nus dans un champ, une parcelle cultivée, entre un bois et une maison, à la fois elle-même et une autre, « qui a le cœur léger ». Elle aime être cette autre.

    Eli est inquiet, il a appris qu’elle quittait le bureau sans prévenir, qu’elle n’est plus allée travailler depuis plusieurs jours. Il a pris rendez-vous pour elle chez un neurologue, pour qu’elle passe des examens. Il lui demande qui est Vivaya, un nom qu’il a trouvé sur  des papiers dans la corbeille de son bureau : « Je m’appelle Tara Vivaya. » Pour Tara, il est temps de fuir.

    C’est Vivaya qui devient alors la narratrice, une enfant heureuse de vivre avec ses parents et Aya qui leur fait la cuisine. Sa vie douce et sans entraves est remplie par les leçons que lui donne son père (il ne croit pas « à l’enseignement dispensé dans les écoles libérées de ce pays libéré », sans devoirs ni poèmes, sans langues à apprendre, sans histoire du monde). Deux fois par semaine, Rada, une amie de sa mère, vient lui enseigner la bharatanatyam, cette danse classique que Tara apprend en sari de danse, les cheveux nattés, prête à enfiler des grelots aux chevilles après l’échauffement et la répétition des postures.

    Sa mère dansait en duo avec Rada, jusqu’à ce qu’elle rencontre son père à l’université. Rada a ouvert alors une école de danse. Quant à sa mère, elle sait « lire dans les cartes, dans le ciel, sur les paumes des mains et parfois sur les visages ». Certains jours, elle n’agit plus comme sa mère, elle est différente et des gens viennent la consulter, lui laissent des cadeaux. Tout l’opposé de son père : « Dans cette maison, nous ne croyons qu’aux faits et à la science. »

    Seuls Aya et Roy, le jardinier, ont dans leur chambre « un autel avec une idole en pierre noire et luisante ». Les paroles du père leur font peur. Son épouse l’implore de tenir sa langue en public, de ne pas faire de politique. Quelques jours après qu’il a tenu des propos critiques à la télévision, quatre hommes en pantalon kaki forcent la grille de leur entrée. Son père a juste le temps de cacher Vivaya dans le grand coffre où il range ses papiers.

    « Jamais personne ne m’a expliqué ce que c’est d’être une fille dans ce pays. » Une autre vie commence pour Vivaya, une vie d’enfer, d’enfermement, jusqu’à devenir « une fille gâchée ». Comment cette fille-là deviendra Avril, puis Tara, la romancière le raconte dans Rien ne t’appartient à travers les sensations, les sentiments, les émotions de son personnage. Très librement inspirée par le Sri Lanka où elle est allée en reportage  après le tsunami, un pays qui avait tout pour être un paradis, dévasté par la guerre civile, Nathacha Appanah est une conteuse qui sait évoquer le bonheur et la terreur, la douceur et la cruauté. Sa prose lyrique touche au cœur.

  • Dangereusement

    Huon Les Demoiselles Poche.jpg« Les jours suivants n’ont été qu’une longue conversation ininterrompue. Du matin au soir et du soir au matin, au petit déjeuner, à l’atelier, dans l’obscurité de ma chambre ou à la faveur de nos balades en forêt, Colette et moi ne parlions que d’amour. De ses promesses, de ses dangers. De ses ravages
    Colette avait été amoureuse. Follement. Dangereusement.
    Ces mois passés aux côtés de Mlle Véra, entre cours de diction, de maintien, promenades au bois de Boulogne et essayages de robes et de bijoux, avaient fait d’elle une courtisane de haut vol. Elle avait rejoint le cercle fermé, décrié mais si divertissant des grandes horizontales. »

    Anne-Gaëlle Huon, Les Demoiselles

  • Chez les Demoiselles

    Sans rien savoir d’Anne-Gaëlle Huon, j’ai mis la main sur Les Demoiselles à la bibliothèque. D’une lecture à l’autre, surtout en cette période peut-être, j’aime changer d’univers, alterner profondeur et légèreté, réflexion et divertissement. Les premiers titres de cette romancière (°1984) misent sur la sympathie : Le bonheur n’a pas de rides, Même les méchants rêvent d’amour. Elle vient de prolonger Les Demoiselles dans Ce que les étoiles doivent à la nuit.

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    L’espadrille Don Quichosse © Marie Montibert (source : Guide du pays basque)

    Ici Rosa, la narratrice, vit à Mauléon (Mauléon-Licharre, capitale de l’espadrille en pays basque) et s’adresse à celle dont elle vient de découvrir la photo dans le journal : « Liz Clairemont, la chef préférée des Français ! » : « La dernière fois que je t’avais vue, c’était devant la maison des Demoiselles. Tu avais quatre ans et un ours en peluche dans les bras. »

    Flash-back. A quinze ans, Rosa, un peu boiteuse, et sa sœur Alma, seize ans, quittent Fago, le village espagnol des Pyrénées où elles vivent pauvrement chez leur grand-mère, Abuela. Elles ne sont pas les premières, en octobre 1923, à cheminer dans la montagne pour tenter leur chance en France où on appelle ces jeunes filles aux cheveux nattés et habillées de noir les « hirondelles ». Il fait froid, la route est dangereuse, il faut éviter les gendarmes.

    Pascual, qui leur montre par où aller, ne compte pas s’arrêter en France, il veut aller en Argentine. Quand un orage les surprend, ils tâchent de se mettre à l’abri, mais une roche se détache et emporte Alma dans le vide – Rosa hurle et ne peut plus avancer. C’est Pascual qui la porte sur son dos jusqu’à Mauléon, où elle loge chez Carmen, qui a fait ce voyage pour la troisième fois.

    Elle lui a bien indiqué de dire qu’elle a dix-huit ans pour être engagée à l’atelier Guerrero où travaillent des dizaines d’ouvrières. Sancho, le contremaître, petit et bedonnant, l’accepte en grognant, pourvu que Carmen lui montre comment faire. Rosa sera monteuse, comme elle. Les Espagnoles sont payées à la pièce : « huit sous le paquet de cinq douzaines d’espadrilles ».

    A la boulangerie, une vieille dame, l’institutrice, remarque le coup d’œil de Rosa au livre qu’elle tient à la main. Mlle Thérèse lui rappelle Abuela. Elle va lui prêter un abécédaire illustré d’aquarelles, où Rosa apprendra ses premiers mots de français. Au chaton noir qu’elle décide de prendre avec elle, malgré qu’il lui manque une oreille, elle donne le nom de Don Quichotte.

    Mais à l’atelier, le travail est éreintant, sa première paie insuffisante, sous prétexte qu’elle est nouvelle. Difficile de tenir tête à Sancho, toujours à hurler, à harceler Carmen. Rosa la suit un soir dans la nuit et découvre qu’elle se rend chez une avorteuse, Sancho l’a mise enceinte.

    Une jolie Française s’installe un jour à la fabrique près de Rosa, alors qu’en général, Espagnoles et Mauléonaises ne se mélangent pas. Colette, vingt ans, très douée, lui montre comment travailler mieux pour être mieux payée. Elle habite le village voisin, chez Mlle Thérèse. Elle ose répondre au contremaître qui veut leur imposer le silence : « Nous sommes payées à la pièce, monsieur. Mais certainement pas pour nous taire. »

    La belle et joyeuse Colette va devenir la grande amie de Rosa. Quand Carmen, dont la grossesse a continué, l’accuse de lui avoir porté malheur avec son chat du diable et la chasse de la maison, Rosa marche jusqu’à Chéraute, chez l’institutrice, et découvre derrière sa porte une maison comme elle n’en a jamais vu : rideaux de velours, potiches chinoises, lustre à pampilles… Les Demoiselles vivent là dans un décor raffiné : Mlle Thérèse, Colette en peignoir satiné, Véra, grande et brune, plus âgée – une allure de reine – y sont servies par un noir élégant, Lupin. Pour la première fois, Rosa dort seule dans un lit.

    Si vous avez déjà suivi à la télévision un épisode de « Miss Fisher enquête », vous visualisez sans doute les délicieuses tenues rétro de la détective qui sait user de ses charmes. J’ai pensé à cela quand Anne-Gaëlle Huon décrit la garde-robe et le mode de vie des Demoiselles à l’intérieur de leur maison ou quand elles organisent des sorties mondaines. Colette relie ces deux mondes : celui des Demoiselles soupçonnées de mœurs légères et celui des hirondelles qu’elle côtoie à l’atelier.

    En même temps que se déroule la vie de Rosa, qui a un bon coup de crayon et imagine des modèles d’espadrilles bien plus affriolants que le modèle basique, Les Demoiselles dévoilent peu à peu les personnalités de ces femmes sans mari qui connaissent très bien la vie et savent dissimuler leurs blessures. A leur contact, Rosa va prendre de l’assurance. Une histoire où le romanesque se mêle aux réalités sociales, celles du travail et de la condition des femmes au début du vingtième siècle, dans un contexte méconnu et bien rendu.

  • Comme des îles

    michel serres,yeux,essai,littérature française,vision,émerveillement,caverne,verne,nature,culture« Aussi profondément qu’aient plongé mes pensées ou les idées d’autrui que j’ai pu partager, quelque ivresse que m’aient prodiguée certaines découvertes ou les grandes inventions que j’ai pu comprendre, aussi musicales que mes phrases aient sonné ou les beautés créées que j’ai pu contempler, aussi parfaits qu’aient pu se présenter des bonheurs, j’ai toujours su, d’intuition souveraine,  que ces événements advenaient comme des îles pour qui navigue et que, sous cette rareté qui pouvait manquer, existait une table, un socle, un appui continu, comme une sûreté paisible et douce où la beauté toujours présente est l’autre nom de la lumière intelligente et de la joie. »

    Michel Serres, Yeux

    Photo de Michel Serres © Manuel Cohen/AFP (Sciences et Avenir)

  • La caverne de Verne

    Sous les plumes de paon de sa couverture, Yeux de Michel Serres (1930-2019) aborde une question philosophique mêlée de science et d’esthétique : qu’est-ce que « voir et être vu » ? Le philosophe des sciences, grand ami des lettres, y déploie une vision du monde où le monde aussi nous regarde – ce qu’il montre en une centaine de pages. Un essai court, dense, déconcertant mais stimulant, à lire en prenant le temps de comprendre cette optique nouvelle.

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    « Laissez-moi voir le monde comme je crois que cet artiste le voit. Laissez-moi rêver qu’un peintre voit les choses comme je les vois et suis vu par elles. Ainsi voudrais-je que ce livre, qui va parler de la vision, de la peinture et du monde, fonctionne lui-même comme une toile, c’est-à-dire comme un regard ; que ces pages captent, stockent, traitent, émettent de la lumière, comme l’artiste et son tableau le font ! » Et Serres d’énumérer toutes ces choses vues qui le voient et « brillent donc comme des yeux », certaines plus que d’autres, chacune à sa manière, comme cela varie aussi chez les êtres vivants.

    Un extrait de L’Etoile du Sud de Jules Verne est le texte programmatique de cette réflexion, le moment où les deux héros découvrent dans une grotte immense tapissée de stalactites un spectacle grandiose – « Rochers d’améthyste, murailles de sardoines, banquises de rubis, aiguilles d’émeraude, colonnades de saphirs, profondes et élancées comme des forêts de sapins (…) ». Et voici son analyse : « Cette caverne de Verne inverse celle, célèbre, où Platon retient, dans l’illusion, des prisonniers (…) ; ici, mille éclats nocturnes éblouissent, comme si les pierres s’illuminaient, qu’elles se voyaient les unes les autres. »

    « Comme tout animal sauvage qui chasse, le savoir est nyctalope. » Le jour et la nuit pour Michel Serres : « Le jour fait croire à l’unicité du vrai. En réalité, la pensée ressemble infiniment moins à lui qu’à la nuit où chaque étoile brille comme un diamant, où chaque galaxie ruisselle comme une rivière de perles, où toute planète, comme un miroir, renvoie à sa façon les lueurs qu’elle reçoit. » Il y aurait tant à citer dans ce chapitre préliminaire (Voir et être vu) où le philosophe voit la pensée scintiller dans la caverne de Verne, le contraste lumineux nourrir le cerveau « pour construire son interprétation du monde ». 

    Il vaut mieux avoir un dictionnaire ou le TLF à portée de main pour suivre en chemin cette pensée éblouie et éblouissante. Si peu de prévisible dans ce texte, non seulement parce qu’il est parsemé de mots rares, jusqu’à la préciosité parfois, mais parce qu’au mouvement de la réflexion se mêlent sensations, gestes, questions, anecdotes qui permettent de conjuguer l’abstrait et le concret. « Yeux de… » : les titres des onze chapitres qui suivent commencent tous de cette façon (« Yeux de pierre », « Yeux de hêtres », « Yeux de bêtes »...)

    « Panoptique : aménagé de telle sorte que d’un point de l’édifice on puisse en voir tout l'intérieur » (TLF). Le monde fait signe. C’est là l’invitation portée par cet essai, tourné vers la lecture, l’écriture, la peinture, la représentation et aussi vers les sciences qui montrent le monde « partout dense de matière et d’information » inséparables. Les ocelles, ces taches rondes et colorées comme des yeux sur les plumes du paon, Michel Serres nous raconte leur origine (mythologique) et les fait voir aussi où nous ne les percevions pas.

    Cartes de la mer et du ciel (souvenirs de la Garonne ou de son apprentissage de jeune « midship »), vitraux gothiques, catalogue Pantone, l’œil du philosophe n’est pas moins attentif que son oreille – « Car chacun, je crois, dispose d’un sens majeur ; les cinq ne sont pas distribués, pour tous, avec homogénéité. Tels privilégient l’ouïe, le goût, d’autres le tact, l’odorat ou la vue. Il faut entraîner ceux qui traînent. »

    Révélation lorsqu’il descend dans un puits, kinesthésie, balade dans une forêt au crépuscule, musée d’Alice Springs en Australie, tout lui est source d’émerveillement. Serres qui a grandi dans une famille « qui ne possédait aucun livre » se rappelle sa mère désolée de le voir en train de lire et s’écriant « Je suis une poule qui a couvé un canard » !

    Yeux de Michel Serres a de quoi impressionner et tout n’est pas compréhensible au premier abord, mais le message passe. A l’intérieur des chapitres, les séquences portent elles-mêmes un titre, ce qui permet de reprendre sa respiration et de faire le point tout au long de l’essai. On s’arrête aussi aux belles formules, voire aux pirouettes – clins d’yeux de ce « ce passeur généreux toujours en éveil, à l’écoute des voix et des bruits du monde, à contre-courant et visionnaire » (Martin Legros, Philosophie magazine)